Ecrivain #1

Attention, contenu explicite. Réservé à un public averti

Je n’ai jamais été de ceux qui suivent les règles. Pourtant ça m’aurait simplifié l’existence. Je déconne. Les papiers sont sur la table de la cuisine. Depuis ce matin? Embrumé, embrouillé, rien entendu. « T’auras qu’à signer » m’a-t-elle dit, au téléphone. Ça devait être avant-hier. « J’ai toujours les clés ». Juste des gribouillis au bas de quelques A4.

E finita la commedia. Et vogue la galère, seulement si c’était sur de la vodka

Le chat passe sa tête entre les pieds de la chaise, se faufile entre mes jambes. Il n’y voit rien, ça ne lui pose pas de problème. Louvoyer entre les éléments, on se ressemble un peu. J’évite de le regarder de face: ses yeux laiteux me mettent mal à l’aise.

C’est comme s’il regardait à travers toi, comme si t’étais transparent: t’as jamais pu blairer ce chat.

C’est elle qui avait tenu à ce qu’on l’adopte. « Un chat aveugle n’a aucune chance ». Je l’ai appelé Galeux, comme ça. Ça l’a fait rire. Puis plus. D’après elle, ça pouvait pas être un nom de chat: elle préférait Alfred. Alors, on l’a appelé Alfred.

Sauf quand elle était pas là. Galeux, hé, Galeux…

Conventions sociales: les voisins, un chat nommé Galeux… Il est déjà aveugle: la charité ça se tient, le cynisme oublions.

J’ai besoin d’un café. Maintenant. Ou d’un verre. Les deux? Dans l’entrée, son manteau gris – elle a sans doute du oublier, elle ne l’aime pas beaucoup – m’a fait un coup, comme si elle était là, encore. Un cheveu brun sur l’épaule.

Si on recommençait, est ce qu’on ferait tout pareil?

Benjamin. Ben. 41 ans et demi.

Bonjour, je suis divorcé, et vous?

Va falloir s’habituer à le dire. A accoler à mon gimmick: écrivain, ça épate les gonzesses, celles qui mouillent sur les sorties littéraires, les séances de dédicaces. Ce n’est pas tant que je n’aie pas de charme: j’en ai. Je suis même pas mal, quand je veux. Mais rien à faire, écrivain, c’est le clic, le bouton, chez certaines gonzesses, la pose intello doit leur faire fabriquer des trucs chimiques spéciaux. Hémisphérique, je suis au top de leurs fantasmes. Les écrivains.

Une race à part.

Bêtes curieuses. Elles doivent lier l’inspiration à l’imagination au pieu.

La machine à expresso déglutit avec peine. Tartre, sans doute. L’eau des villes, l’air vicié, mais je ne pourrais pas vivre ailleurs. Si je laisse plus d’air entrer dans mes poumons, j’explose.

Respiration anorexique.

Comme un gréviste de la faim ne peut avaler que très peu quand il se remet à la bouffe. Je suis sevré d’air pur: j’ai des besoins d’échappements et de puanteur. Gicle le brandy dans le café, il n’est qu’11h30, et alors.

Captain’Ben ne voit rien venir

Enfin, je crois.

Je devrais avoir des messages de Paul, sinon. Le chat manque de me faire tomber, je me rattrape de justesse, m’arrache un minuscule morceau de peau sur le coin du buffet, juste sur le renflement du pouce. Pas de nouvelles donc. Non plus de Lætitia.

Lætitia. C’était quoi encore le truc là, de Gainsbourg? Sexe.

J’aurais aimé qu’elle soit une espèce de bombe rousse à seins atomiques et à bouche évocatrice, mais non. Jamais comme on veut: Lætitia est le type même de la planche à pain. Pâlichonne et inexpressive. De grosses lunettes, des jeans repassés, avec un pli, et des mains sans cesse serrées sur quelque chose, comme des griffes. Je suppose qu’elle fait bien son job. C’est con. J’aurais bien aimé fantasmer sur la secrétaire de mon boss.

Le café est brûlant, doit y avoir moyen de régler le thermostat, faudrait se taper le mode d’emploi. Flemme. Je souffle dessus, en regardant par la fenêtre. Une gosse, sans doute 16 ou 17 ans passe, sur des hauts talons, elle porte une minijupe mais avec un- comment on dit?- fuseau je crois. On voit pas ses jambes, livides ou bronzées, on peut que deviner, d’après la forme. Jamais compris ça.

Mettre un dessert sous une cloche. Distance inutile.

Elle se tord les chevilles pour garder l’équilibre, son bassin décrit des ellipses superfétatoires. Alfred-Galeux dans les aigus. Je la quitte des yeux, déçu de toute façon, ma hanche frôle le coin du frigo américain, je me penche pour remplir son bol de croquettes. Une goutte de café s’échappe, et tombe sur le carrelage gris avec un gros ploc. J’efface la trace avec ma chaussette tennis. Je crois que ça la rend – rendait- dingue, les taches de café sur mes chaussettes. « Comment tu fais pour t’en mettre jusque là? » elle disait. Alors, moi je disais rien, je lui faisais un sourire presque pas visible, j’attrapais sa taille, je nichais une de mes mains en dessous de son sein. Ma paume en soucoupe, son cœur battait dedans, c’était bien, facile.

Va falloir trouver la touche erase. C’est fini tout ça.

Café refroidi, avalé. Amer et chaleur de l’alcool. Brouille ma tête, quelques secondes.

Merde. Mon téléphone.

« Oui? »

« Ben? Ça va? C’est Paul. Je veux pas que t’oublies, la présentation, c’est ce soir. »

« Ouais, ouais, bien sûr… »

Le ticket du pressing – qui aurait du m’alerter- est posé sur la table. Pas fait gaffe à ça, à cause des papiers de l’avocat, …

« Ben? T’es toujours là? Je peux compter sur toi hein? »

« Paul, t’ai-je déjà laissé tomber? Tu sais que toi et moi, c’est une histoire d’amouuuur» Je prends ma voix de séducteur, un peu à la Cary Grant, y met des trémolos. Ça ne prend pas. Il me connait.

« Qu’est ce que t’as bu? »

« Rien, du café »

C’est techniquement pas faux: suffit de ne pas lui dire que j’ai mis un peu de Jaime Primero dedans.

« Prends une aspirine, et arrête de boire »

« Mais mec, j’ai rien bu »

« Benjamin, je déconne pas. Tu m’as assez emmerdé à dépasser les délais. J’ai été conciliant je crois. Je t’ai laissé du rab, parce que ça t’allait pas, que t’étais jamais content. Et puis quand t’as été… -il se tait une dizaine de secondes- quand t’as été disons malade, j’ai rien dit, j’ai attendu, alors ce soir, t’es clean, et surtout tu fais le job, okay? »

Ce sacré Paul: déjà il m’appelle « Benjamin». Il n’utilise mon prénom complet que pour m’engueuler. Puis, ce « maladie ». Ha ha! Paul a du batailler ferme pour garder le flou autour de ça. Un écrivain qui se retrouve à l’hosto pour coma éthylique, ça doit encore se trouver, non?

Léger surmenage. Gros coup de fatigue, l’artiste a tout donné.

Ça correspond mieux à mon Hagiographie selon Paul.

Les murs trop blancs, les infirmières trop moches et trop vieilles, le temps trop lent: un cauchemar. J’ai juré que je recommencerais pas. Et c’est vrai que maintenant, je trouve que je me tiens bien.

Du moins, j’ai pas encore réitéré le passage hôpital. Sans passer par la case départ et toucher les 20000.

Ce roman, une plaie à terminer. Le premier, je l’avais jeté sur le papier, comme ça, sans rien corriger. Ou presque.

Quelque part entre vomir des lettres et jouir des voir les mots qu’elles formaient.

Je me faisais la lecture à voix haute, enchanté d’un passage. Parfois, je restais jusque tard à m’enregistrer sur un vieux magnéto, juste pour savoir ce que mes mots assemblés faisaient. Ma voix un peu éraillée égrenant les chapitres.

J’écrivais comme on se masturbe. Mes doigts astiquaient le clavier, je déchargeais, encore, et encore. Quand c’était fini, je cherchais à retrouver la jouissance. Je me refaisais un fix.

Branlette littéraire.

Les critiques ont suivi, direct. Inattendu, frais, désinvolte. Voilà ce qu’on a dit de ce bouquin- si ça pouvait s’appliquer à ma gueule juste là, pas brillant le type au lever, encore moins frais- le secret c’est sûrement que j’en avais rien à foutre de ce qu’on pourrait penser, je ne voyais que moi, moi, et encore moi.

Un égo surdimensionné qui t’a plongé dans le caniveau.

Écrire comme on ronge un os. Encore et encore. Deuxième, troisième bouquin. Ventes honorables, chèques confortables.

Puis, celui ci.

Paul m’avait dit « cette fois, c’est différent tu sais. Certains ont émis des réserves. Il parait, ils pensent, enfin bon, c’est eux qui disent, que tu ne te renouvelles pas assez. Que tu t’es créé un confort, et que t’en déroges pas… »

Paul m’épargne pas les corvées – la promo, obligé- maintenant on invite les écrivains sur les plateaux de télés. Encouragement à ma médiocrité. Pendant que je cabotine, j’écris pas. Parler, faire le zouave, je peux le faire. Mais ça ne m’amuse qu’un temps: très vite, je sature. Je perds du temps. J’ai pris goût aux vodkas orange pré-plateaux, aux shots de tequila, aurais peut être du essayer la coke.

Tellement cliché: mais tant qu’à faire de la merde chronophage, autant s’amuser un peu.

Rien qu’à l’idée de ce soir, j’ai déjà la nausée. Faudra que je bourre mes poches de mignonnettes. On ne sait jamais. Bon truc les bouteilles de mini-bars.

Petits arc-en-ciels éthanols perpétuels.

Mon costard est là, il pend dans le salon. C’est elle qui l’a récupéré. Même fâchée, elle se dérobe pas. Je ne me rappelais même plus lui avoir demandé, mais elle l’a fait.

Je m’assois, saisis le bic qu’elle a sans doute laissé exprès -c’est bien elle – l’agrippe, trace une signature dans l’air, comme pour m’exercer.

Puis, …

En fait non, j’ai pas envie là. Reprendre un café, douche, aller dehors.

Je repousse la table, ma chaise glisse, je me lève. Bouscule ce crétin de chat.

Merde. Je signe pas. Pas là, pas maintenant. C’est trop tôt.

J’attrape ma veste, mes clés, plus du liquide.

La porte claque. Mes pas font un drôle de bruit sur le pavé, la rue est presque vide. Je tourne à gauche, la ruelle me happe, au fond, la brasserie qui fait les meilleures omelettes que j’aie mangé. Meilleures que les miennes si jamais j’avais su en faire un jour.

Inadapté social total: incapable de se cuire un œuf.

Projets: trainer jusque 15/16 h là bas en fumant des clopes, rentrer à l’appart’ ensuite.

Me préparer.

Foutu cocktail à la con.

La suite là

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4 commentaires sur “Ecrivain #1

  1. Singing Fish dit :

    Merci !

  2. J’attends la suite mais j’aimerais bien que ça se finisse bien pour une fois …

  3. [...] Début de l’histoire:cliquez ici. [...]

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