Respirer

Je me pose souvent la question de ce qui me pousse à écrire. Je ne délivre aucun message particulier, je ne suis le porte-parole d’aucun courant: j’écris des fictions. Je raconte des histoires de façon très égoïste, en espérant un peu qu’elles plaisent. Beaucoup même: il y a un plaisir intense à voir que ce qu’on peut produire trouve un écho chez d’autres. Mais ce n’est pas mon moteur principal. Pour le plaisir ? Le plus souvent, non. Je suis rarement entièrement satisfaite d’un texte, et l’état d’écriture ne me procure pas d’extase particulière. Au contraire. Je suis juste mue par quelque chose de profondément indéfinissable, qui me pousse à mettre en musique ce que je n’arrive pas à exprimer de façon plus directe. J’écris comme d’autres peignent, sculptent, ou chantent, de tout mon souffle. Ce sont mes doigts sur le clavier qui me font respirer.

Écrire, c’est mettre à distance. C’est emprunter les personnes au réel pour en faire des personnages : ça participe sans doute du même principe que celui qui nous fait inventer des monstres en regardant les ombres le soir quand on est gosse. On joue à se faire peur, les monstres deviennent innommables, gigantesques et balèzes. Le frisson est aussi intense qu’ illusoire. On maîtrise mieux l’horreur quand on la fait naître soi-même: on allume la lumière et les affreux disparaissent. Apprendre à se rassurer tout seul et prendre le pouvoir avec l’imagination.
J’écris parce que je suis un peu cabossée. J’écris pour rester sur le chemin, pour tenir la main de la petite fille que je suis toujours dans le noir. Disons le : j’apprivoise mes névroses et je les rends supportables. Les soigner bien sûr que non. L’écriture est une catharsis, pas une thérapie. J’évacue, mais je ne règle rien. Parce que sans doute d’une façon à peine consciente j’ai peur de perdre une partie de mon identité en perdant mes phobies. De ne plus toucher aussi juste. J’aime dépeindre l’humanité dans tout ce qu’elle a de plus sensible, sordide ou serein. Et j’ai la sensation que je perdrais en sensibilité ce que je gagnerais en apaisement. Je ne suis pas tellement une raconteuse d’histoires, je suis plutôt une conteuse de sentiments. Les failles, les doutes, les marécages c’est mon domaine là dedans que j’évolue et ce que je peux peindre le mieux.

Je veux encore pouvoir garder les ombres-monstres sur le mur, je peux allumer la lumière à tout moment. Parce que les mots me donnent cette force. Je négocie avec mes névroses, je les apprivoise en sachant que c’est un jeu de funambule. De mieux en mieux je les connais: je sais quelles sont leurs implications sur ma vie, à quoi elles me rendent plus exposée, et quels travers elles encouragent. Mais je ne peux pas me résoudre à faire une croix dessus. Pas tout de suite.

J’ai beaucoup écrit sur ma mère. J’en ai fait un personnage, elle est devenue un peu du roman de ma vie, je l’ai dématérialisé tant que possible. Ni tout à fait elle, ni tout à fait une autre, je l’ai malaxée, réinventée et elle est devenue cette ombre au mur que l’ont révoque avec un halogène quand ça devient trop compliqué. Quand il y a treize ans j’ai compris que ma survie tenait au fait que je coupe les ponts avec elle, définitivement, il m’a fallu trouver des outils de compensation. Pour cesser d’être terrorisée au moindre claquement de porte, pour supporter ma décision et essayer de devenir une adulte. Quels que soient les choix que l’on fait, même si l’on sait qu’ils sont les meilleurs qu’on puisse effectuer à un moment donné, on porte toujours une part de culpabilité. La mienne a été d’être la mauvaise fille. Celle qui fuit. Celle qui abandonne. Je compense comme je peux. En aimant souvent. En ne pouvant m’empêcher de « sauver » les gens autour de moi, ceux pour qui je déborde d’affection. En aimant beaucoup, trop, désespérément. Le manque crée des gouffres, qu’on comble avec ce qu’on peut. Ma boulimie de reconnaissance vient de là. Mon excessive disponibilité pour les autres, au détriment de moi, aussi.

Pas évident de se débarrasser de ça. Alors j’écris. J’écris l’absence, j’écris les départs. Je justifie l’injustifiable. Parce que c’est ma façon de grandir. J’ exsude mes peurs de tous mes mots. J’inspire et expire avec mon clavier.
Ça ne règle rien, mais ça soulage. Pourquoi écrire ça, maintenant ? Jouer à la vérité, à ne plus se retrancher derrière des fictions ? Sans doute parce que c’est le moment. Parce que je suis prête à laisser tomber le masque. J’ai revu ma mère, au détour d’internet. Pas physiquement bien sûr, mais j’ai pu voir où en était sa vie. Des photos d’elle, des conversations avec ses autres filles : et je continue d’être terrorisée. D’avoir eu cette enfance là, d’être devenue celle que suis, sans elle. J’oscille entre la pitié pour l’épave qu’elle est, la peur absurde qu’elle m’inspire toujours, et une survivance d’amour filial. Je continue à l’aimer, malgré tout. C’est ça qui est le plus effrayant. On peut toujours, même en prenant de la distance, même en l’effaçant de sa vie complètement aimer son bourreau. Je ne lui pardonne pas, je ne lui pardonnerai probablement jamais, mais je l’aime toujours d’une certaine façon. Hair ou aimer n’est pas un choix: sans doute j’aurais préféré que ça le soit.

Ça fait partie des choses dont on ne parle pas :  se couper de ses racines c’est quelque chose de trop incompréhensible pour la plupart des gens. Parce que c’est contre nature. On ne renie pas sa mère, on ne renie pas sa famille. C’est si monstrueux que votre propre sang ne vous comprend pas. Ils avaient beau savoir, ils n’ont jamais pu comprendre. J’ai évolué seule, avec pour bagages mes envies d’être vivante, après tout. J’ai dessiné un ailleurs, je me suis plantée parfois. J’ai reporté mes frustrations et mes angoisses dans ces feuilles blanches que j’ai noircies sans relâche. Pour ne pas céder à d’autres démons. Parce que je me sais fragile aux addictions en tous genre. J’aime les défier, je joue toujours un peu au bord du précipice : si mon métier tourne autour de l’alcool, ce n’est pas par hasard. Je l’ai choisi sciemment, sachant que c’était un risque. Sachant que j’ai des prédispositions génétiques et familiales à tomber.

J’ai la possibilité de renouer avec une partie de mes racines, maintenant. C’est son désir de connaître cette grande sœur dont elle ne doit savoir que très peu au fond : ma toute petite sœur. Les souvenirs que j’ai d’elle, c’est une gosse potelée de cinq ans. Elle approche des dix-huit, c’est ma sœur et c’est une inconnue. Comment va-t-on combler le vide de ces années entre nous ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne sais pas pour quoi, ou pour qui elle se passionne. Aucune idée non plus de ce qu’elle préfère le matin : thé ou café, si elle aime le rock ou le rap, si elle lit souvent ou pas du tout.  Vais je reconnaître son odeur ? Sa voix ? Ses yeux ? Ou bien va-t-on rester là, comme des passantes qui n’ont rien à se dire, deux jeunes femmes proches et lointaines?  Est ce qu’elle m’en veut d’être partie ?
On ne peut pas construire une relation sur des souvenirs communs, insuffisants. Les miens sont flous, les siens n’existent peut être même pas. Et certainement pas non plus sur ce qu’on lui a dit de moi, forcément biaisé. Il va falloir inventer un lien, un pont entre nous deux. Trouver de l’assonance.

Je pense de plus en plus que les plus belles familles sont celles qu’on se crée. Avec les années, peu à peu je me suis entourée de gens qui sont devenus des branches de mon arbre.  Ils ont aidé chacun à leur façon, à révéler celle que je suis. Et je suis plutôt fière d’être devenue moi. Mais les racines manquantes rendent cet arbre un peu branlant.

Je ne serai jamais tout à fait d’équerre. On ne guérit pas de son enfance. C’est comme ça. J’écris. J’ arrive maintenant à respirer sans oppression. C’est déjà une belle victoire.

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18 commentaires sur “Respirer

  1. samcogez dit :

    Vous aurez forcément des choses à vous raconter, je n’en doute pas.
    Ps : je préfère les gens pas d’équerre. Ils sont plus attachants.

  2. samcogez dit :

    Je radote en plus.

  3. dr coq dit :

    zyva, j’aime ton écriture, je me régale de ton blog,j’ai copié imprimé des pages antérieures pour les lire tranquillou, je m’amuse de tes gazouillis incessants sur twitter, je partage à lecture de ce post bien des choses avec toi, je suis un de tes tuteurs de l’ombre, c’est que tu écris essentiellement pour moi, si tu as d’autres lieux où sont déposés tes textes, dis-le moi, je me ferai plaisir…

    • Sand dit :

      "tuteur de l’ombre" j’aime beaucoup l’expression :) En général, si je publie ailleurs, tous mes textes finissent par être rapatriés ici.

  4. N’oubli jamais que la seule femme qui t’aimera toute sa vie est ta maman <3

  5. gregatort dit :

    Entrer en relation sans venir avec trop de bagages,
    Il n’y a pas de raisons pour de mauvais présages,
    Il n’y a que la peur t’empêcherait d’être sage,
    Et de ne pas souhaiter une relation qui serait sans âge

  6. arekiel dit :

    Le soucis de la petite fille qui marche dans le noir, c’est aussi qu’elle se prend les meubles dans la tronche et se cogne le petit orteil dans le lit par excès de confiance parfois..

    Heureusement l’interrupteur est généralement pas très loin. (Même après les commotions)

    Pour le reste, c’est une page blanche a remplir et tu es douée pour ca ;)

    (Ouais je peux aussi parler par metaphore en plus de dire des conneries tavu?)

  7. Lu… Je suis contente que tu acceptes de voir ta soeur. Pr le reste, tu sais ce que j’en pense…

  8. Je ne m’attendais pas à lire ça.
    Je ne sais pas si cette histoire est une fiction mais son essence a l’air vraie.

    Je n’aime pas tomber sur ce genre de texte. Je n’aime pas l’écho, quand ça me parle. Chaque fois je ressent une espèce de sècheresse amère dans ma gorge, une sale sensation.
    Evidemment je ne compare rien, chacun a sa propre histoire, chacun laisse ses traces et traine ses boulets, mais il y a parfois des petites similitudes qui nous ramènent à des choses.
    Et les différences sont sans doute encore plus grandes, ce qui va t’épargner de ma part du "je comprends…" ou du "j’imagine", je laisse ça à d’autres qui le feront mieux que moi.

    Sans rentrer dans les détails, parce que je ne vais pas écrire un commentaire long comme un jour sans pain non plus, je vais juste souligner cette différence. Cette chose qui fait mal à mon orgueil quand j’y pense.
    On ne choisi pas sa famille, on la subit même souvent. Je n’y suis pas allé jusqu’à la rupture avec mon père… par manque de courage ou par fatuité, pensant qu’un jour il changerait, qu’il vieillirait et deviendrait un homme plus apaisé. Pas un homme bon mais un être supportable. Et puis non.

    Pourtant il nous a été arraché un moment, ce membre pourri, à ma mère mon frère et moi. Nous étions sereins, la vie était loin d’être soudainement repeinte en mais rose ça ressemblait un peu à du bonheur, du relâchement.
    Puis il est revenu, reparti, entré et sorti de ma vie au fil du temps, aujourd’hui j’ai grandi, changé, nous nous sommes battus, je ne suis plus l’enfant au regard craintif.
    En voyant mon père je ne baisse plus la tête, la peur que je ressentais a progressivement laissé place a du dégoût, parfois du mépris, l’admiration que j’avais pour cet être fort s’est étiolée. Cependant je n’en suis pas fier, j’aimerais ne plus aimer mon père, je n’y arrive pas. Je dois me contenter de ne plus le craindre.
    Et secrètement même j’espère un jour avoir un éclair de complicité, lire dans ses yeux qu’il me regarde avec une once de fierté même fugace, mais non.
    Je sais que ces signaux n’arriveront jamais, que nos rapports seront toujours potentiellement explosifs et anxiogènes, pourtant les ponts je n’ai jamais eu le courage de les couper. Je ne me l’explique pas…
    A titre personnel je trouve énorme que tu l’ai fait, je ne connais pas les circonstances et les conséquences mais tu as osé. Voilà, ceci n’est pas un jugement ni une comparaison, juste une observation simple.

    Pardon pour ce commentaire si long finalement qui ne rends pas justice à ta prose, pour revenir à l’essentiel du sujet donc, j’ai apprécié parce que j’aime la retenue avec laquelle tu écris, ces non-dits qui parlent tant. Tu arrives a nous faire croire qu’il est facile d’aligner les mots les uns après les autres pour exprimer avec simplicité des choses qui ne le sont pas.
    Je ne sais pas si j’ai aimé mais merci pour cette lecture.

    • Sand dit :

      Merci à toi d’avoir pris le temps de déposer ce commentaire. Je sais que ce genre de prose peut provoquer des réactions variées. Je sais que ça peut être dérangeant. Mais de temps en temps c’est le genre de texte qui fait du bien. Qui me fait du bien. Écrire, faire un bilan. J’ai toujours des hésitations à poster parce que je déteste l’impudeur. Et en même temps je suis violemment impudique. Tout le paradoxe est là: arriver à dire sans en dire trop. Ne pas être indécente.

      Voilà. Si j’y arrive c’est bien.

  9. Gonzaaague dit :

    "J’ai reporté mes frustrations et mes angoisses dans ces feuilles blanches que j’ai noircies sans relâche". Ecrire c’est paradoxal, car tu parles de cette petite fille qui a peur dans le noir, alors que la principale peur pourrait être aujourd’hui la feuille blanche.
    Bravo pour ce petit courage de se mettre à nu.

  10. MmeCHomeuse dit :

    dans mon ancien blog, sous ne autre identité, dans un autre genre, j’avais un crédo "si certains vont chez le psy, moi je blog"… je blog plus tellement (la pudeur aurait-elle fini par pointer le bout de son nez, où l’âge me rendrait raisonnable, je ne sais pas) bref, j’ai tenté le psy, très peu pour moi. L’égo, la reconnaissance, et d’autres choses, je dois dire, j’ose, qu’on se ressemble… par contre je suis jalouse, mon niveau de vocabulaire, ma productivité, et mes formulations sont biens inférieurs à toi ;-)

    bref tout ça pour dire à ton besoin de reconnaissance que je déguste avec plaisirs tes écrits … j’aurais encore beaucoup à dire , mais c’est bien fade face à ton texte ;-)

  11. Adeline dit :

    Bonjour Sand

    Ton histoire me parle énormément comme elle doit le faire à bien d’autres lecteurs, j’aime beaucoup le style, qui met bien les blessures et la douleur en lumière sans haine . On peut se débarasser de ses névroses surtout quand on les connaît très bien et l’écriture peut être une aide surtout s’il cela vient des tripes, mais il ne faut rien attendre en l’instant, (position que tu sembles avoir prise) car les choses peuvent se remettre en place toutes seules à un moment donné.

    Par ailleurs tu dis :
    "L’écriture est une catharsis, pas une thérapie. J’évacue, mais je ne règle rien. Parce que sans doute d’une façon à peine consciente j’ai peur de perdre une partie de mon identité en perdant mes phobies"

    Tu évacues et c’est bien, il n’y a rien à régler, les choses se mettrons d’elles même en place, seule la peur de perdre tont identité en perdant tes phobies te freine, mais en réalité c’est cette perte qui permettra à ton identité de se reconstruire car pour l’instant elle est morcelée, mais rien ne presse, un bout de chemin a été fait peut être sans que tu en sois consciente, il ne reste que le "lâcher prise", mais là il n’y a pas de cours spécialisé pour cela, ça vient tout seul au moment où l’on s’y attend le moins, un sorte de déclic en somme.

    Tu dis encore :

    "Et j’ai la sensation que je perdrais en sensibilité ce que je gagnerais en apaisement"

    et : "Je ne lui pardonne pas, je ne lui pardonnerai probablement jamais",

    "On ne guérit pas de son enfance".

    En réalité on ne perd pas en sensibilité quand on s’apaise, mais on en gagne encore plus. C’est le mental qui induit en erreur en faisant croire à celà car il ne veut pas de la guérison, un peu comme un malade qui s’accroche à sa maladie et ne peut donc guérir.

    Pour ce qui est du pardon, j’ai dit moi même un jour "jamais je ne pardonnerais, c’est impossible" tu dis la même chose mais en ajoutant "probablement", ce qui change la donne, il y a donc espoir. Perso, j’ai un jour pardonné sincèrement après avoir pris conscience de certaines chose, à savoir que nos géniteurs ont eu une enfance avant nous et que cette enfance a du aussi les marquer sur certains points ce qui pourrait expliquer leur comportement vis à vis de leurs propres enfants et j’ai rassemblé un peu de leur enfance et le déclic désir de pardonner est advenu provoquant une paix profonde qui a tout changé dans ma vie, plus besoin de protection de quelque sorte même en leur présence, car il ne reste juste qu’une certaine compassion envers eux sans jugement ni haine. Il est assez difficile de décrire ce type de sentiment qui est une sorte de plénitude que rien ne peut ébranler.

    Ca peut paraître impossible, mais je dirais qu’on PEUT guérir de son enfance.

    C’est le message que je voulais te donner, rien n’est impossible dans la vie, nous nous donnons juste des limites nous même par peur de l’inconnu. Il faut juste ne pas oublier que nous les sommes les créateurs de notre vie à chaque décision que nous prenons en bien ou en mal.

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