Harcèlement

Je la vois arriver en retard, comme d’habitude, sa jupe remontée un peu par la course qu’elle a du faire pour l’amoindrir -peu efficace, dix sept minutes dans la vue tout de même- une mèche circonvolutionnant, serpent mou sur sa joue. Anaïs essoufflée me jette un bonjour et son manteau sur sa chaise, son sac fait un gros ploc en atterrissant sous le bureau, sa nuque me fait face à présent. Je perçois le mouvement de ses épaules quand elle commence à pianoter – mails, onglets divers et tâches quotidiennes. Pour lui faire gagner du temps j’ai allumé son pc en même temps que le mien tout à l’heure. Je lui ai aussi servi un café, il ne doit plus être très chaud. Dans quelques minutes, quand tout sera en ordre, elle se retournera, m’adressera un de ces regards mi clos, coins de la bouche à peine remontés, celui qui veut dire merci-je-ne-sais-pas-ce-que-je-ferais-sans-toi.
J’adorerai, alors je sauterai par dessus le bureau, je la prendrai par les épaules, puis renversant sa gorge, je plaquerai mes mains sur ses seins, fourrerai ma langue dans sa bouche jusqu’à ce que la sienne s’y colle et je banderai sûr, tranquille, Anaïs molle et à moi.
Sauf que ça n’arrive jamais. Elle ne doit pas avoir conscience de ce que je fais pour elle tous les matins. J’aime bien lui faciliter la vie. Pas grave.

J’ouvre un dossier, introduit des chiffres, vérifie, mâchonne un stylo. Le plastic mouillé a une drôle de saveur -un goût qui n’en est pas un- chaque fois j’essaie d’identifier à quoi ça me fait penser mais je ne sais pas, alors je mâchonne de plus belle. Je salive, je bave,  finit par m’essuyer avec le poignet. Ses longs cheveux roux niagarisent dans son dos, c’est une chute vertigineuse, j’aimerai bien pouvoir être dans un minuscule canoë et descendre cette rivière de cheveux à toute allure, je … Bref.
Au boulot. De toute façon, elle prend sa pause déjeuner devant l’ordi, elle ne bougera pas avant dix sept heures.
Tous les jours à seize heures quarante déjà elle s’impatiente, regarde sa montre, attache ses cheveux, les dénoue. Seize heures cinquante elle bout, seize heures cinquante cinq elle vérifie si les manches de son manteau sont bien à l’endroit -gagner du temps- si son sac est prêt – gagner du temps- elle ferme discrètement la plupart des onglets- du temps toujours. Je crois qu’elle n’aime pas beaucoup ce travail surtout depuis l’année dernière. Le scandale. Les nanas, liguées. Les mecs encore pire. Le reproche silencieux s’enroule autour d’Anaïs comme le sucre d’une barbe à papa.  Ça fait une aura poisseuse autour des chevilles, empêche de courir trop vite. Elle ne fait plus que des pas mesurés, des gestes en restriction économique.

“Harcèlement, tout de suite les grands mots”. “C’est pas si grave” “elle est toujours fringuée en pute”.

Le cul, partout. En fond d’écran des paires de seins énormes ou timides, des éphèbes huilés épilés, et l’atmosphère des compagnies de plus de deux, blagues graveleuses et propositions mi-sérieuses mi-voilées. La drague comme culture d’entreprise, je vois de loin, je suis hors jeu. Je ne suis jamais la cible de ces plaisanteries de chantier, articulées avec un extrême soin par des lèvres glossées de fuschia. Hors du coup, plus invisible t’es mort.

Olivier s’est envoyé Nadège de la compta, et probablement Delphine aussi, Pierre et Karim fricotent ensemble, Sébastien bouffe à peu près à tous les râteliers. Toute la journée, je vois leurs gestes, les peaux qui électrisent, des doigts-araignées qui traînent un peu trop, dossier qu’on attrape le long d’une cuisse moite, ça sent le foutre projeté et ils rentrent chez eux, ils doivent baiser jusqu’à l’os. Je les imagine suants et moches, écartelés , des insectes tordus de plaisir sur une planche d’entomologie. Ma dernière relation sexuelle remonte à trop loin pour que je m’en souvienne précisément: une nana fond de bar fin de soirée défoncée.  Mon trop grand appartement trop vide avec elle dedans, porte qui claque à 5h du mat’ “casse toi, maintenant pouffiasse”, j’ai grommelé parce qu’elle s’est barrée en dessoûlant, j’ai oublié quand c’est arrivé mais pas son visage. Y avait comme écrit dessus le dégoût, comment avait-elle pu coucher avec moi on se demande bien pourquoi les filles boivent autant et baisent des inconnus cafardeux.  Je ne suis au cœur de rien: ni désiré ni haï, j’existe dans un no man’s land imbécile. Ce vide est d’’une violence à hurler.
Anaïs, elle n’est pas comme ça. Ses longues mains clavardent à un rythme obsédant, elle bosse.

A part l’opprobre générale, elle n’ a rien gagné. Elle a changé de place dans l’open space – ça m’a bien arrangé faut dire : elle est juste devant moi, avant j’avais droit à un trois quart profil gauche à six mètres et au soleil baisant sa prunelle en début d’après midi.

“Faire un scandale pareil pour une main au cul, quoi…”

Anaïs. Six ans, quatre mois, dix sept jours, dix heures, vingt quatre minutes – vingt cinq- que je la connais. Sa façon de remettre ses cheveux en ordre, l’arrondi asymétrique de sa bouche sur le O,  le bruit qu’elle fait en mangeant, elle rit en éclats de verre kaléidoscope  - de plus en plus rare –  hanche qui roule poing serré sur le sac poubelle à 19h 15 le lundi, le mercredi soir yoga elle n’y va plus : elle ne doit pas vouloir se déshabiller devant d’autres pourtant elle est belle. A contrejour ombrechinoisée dans sa salle de bain. Son profil au nez un peu fort devant la télé.

Tous les soirs, quand elle sort du boulot, je la laisse prendre un peu d’avance puis je me glisse  mouvance anthracite sur les trottoirs foulant son sol. Dix minutes de marche, puis c’est le métro qui nous engouffre, son ventre puant et hystérique, il crache des voyageurs pressés de tous côtés, ça suinte et pulvérise, au milieu des gueulards je ne la quitte pas des yeux jamais. Je descend une station après elle – son appartement est à mi chemin entre les deux-  je cours jusqu’au meublé. J’ai eu du pot de pouvoir le louer en vis à vis, je grimpe un étage, je m’installe à la fenêtre dans le noir, la voilà.

Son manteau violet, ses cheveux qui foudroient,  la porte se laisse pousser avec un gros soupir, quelques minutes où je l’imagine dans son ascension, puis les lumières s’allument et alors je la vois, animant les objets, se faire un thé, cuisiner, aller d’une pièce à l’autre, fourmi sur deux pattes, au bout des leurs il y a des glandes qui sécrètent des parfums codés qu’elles déposent sur leur passage, je voudrais qu’il en soit de même pour ses deux jambes longues terminées par une culotte en coton. La renifler jusqu’à tout savoir. Au dessus un ventre blanc à peine visible, t-shirt d’homme soulevé de seins-pommes, son joli visage soucieux qui s’irise. Ses pommettes prennent la lumière, elle est aiguë comme une lame, je crève de curieux désirs, entre la faire jouir et la mettre à mort.

Je reste là, souvent j’attends pour manger qu’elle ait éteint, qu’elle se soit couchée. J’aime pas faire la cuisine ici, c’est temporaire, j’arriverai à retourner à mon appartement pour de bon. Mais pour l’instant je ne peux pas: j’ai besoin de la voir. Je mange à même la boite du corned beef, c’est infâme mais je m’en fous, je me couche sur le lit une place encore habillé.

Quelquefois je me masturbe en pensant à elle: je n’en ai pas vraiment envie, ma main sur ma queue et tout le bordel  mais si ça me rendait plus normal? Je me branle  les yeux fermés à chialer, invoquant ses jambes de fourmi  sombres, le triangle de sa culotte et tout ce qu’il peut y avoir en dessous, foutredieu j’en sais rien ce qu’il y a en dessous.

Dans ma boite à images perso, elle devient salope, je rêve d’être à sa place: savoir moi aussi ce que ça fait d’être voulu, de sentir une main qui s’immisce contre vos parties, les rend douloureuses de plaisir, et les yeux des femmes -et des hommes oui aussi, j’avoue- dans mon dos sur mon cul, la crevure qui mord au creux des reins, l’abdomen griffé, je veux connaître cette tenaille cathartique, trembler sous un regard, entendre des mots crus et dégueulasses.  Moi sali de leurs pulsions, de leurs liquides séminaux répandus sur moi, des cons sur ma bouche, des bites m’ouvrant et s’enfonçant au plus profond. Épinglé par leurs envies. Harcelé. Je jouis honteusement, puis je me tourne contre le mur  et j’essaie de dormir. Le plus souvent, je n’y arrive pas. Et six heures du matin me trouve gris, les doigts collants encore un peu: je me débarrasse des vêtements, prend une douche – à cette heure là, elle dort encore- noir serré et je sors lui préparer le terrain: j’enlève le vélo du voisin du cinquième collé toujours devant sa boite aux lettres, je ramasse les crottes du Pékinois, c’est vraiment une conne avec son clébard qu’elle sort  tous les matins à 7h tapantes et qui se répand toujours en plein milieu du trottoir je lui ferai bouffer, j’écraserai la merde sur son visage de vieille chouette.

Je pense Anaïs, je marche, je respire, j’en chie Anaïs.

Je fais un saut à mon appart, c’est con mais il n’y a rien d’autre à faire, si j’étais plus grand je lui dirais ou je la tuerais, je ferais un truc, mais non. Alors prendre des fringues propres, les glisser dans mon sac à dos Chevignon, il est l’heure d’aller au boulot, j’allume son PC, lui sert un café, range ses dossiers, vérifie sa chaise -parfois elle dévisse- et je l’attends. Je la vois arriver en retard, comme d’habitude.

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