Ecrivain #7

Début de l’histoire ici.

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Il est 13h38. Lætitia va bientôt arriver. Forcément, c’est pas le genre de nanas à se pointer en retard. Persuadé même qu’elle arriverait tranquillement quelques minutes avant l’heure, histoire de pouvoir sonner à la seconde près. La ponctualité ça doit être un plaisir de moche. De fille qui sait bien que ce n’est pas avec son cul qu’elle te gouverne. Alors il lui faut trouver autre chose pour t’emmerder.

Tu pars toujours du principe que les femmes veulent (te) faire chier: y aurait peut être un truc à creuser non?

J’ai un vieux t shirt des Guns passé à la hâte, et un boxer. Propre. Ça suffit pas à être décent. Effort. Me dirige vers la chambre.

Les deux valets, un de chaque côté du lit. Celui de Claire vide, comme hostile. Le mien surchargé de fringues chiffonnées. Jamais compris l’utilité de ces trucs. Elle évidemment, elle prenait le temps de bien étendre les tissus, de les placer correctement sur les épaules métalliques -la nuit ça me faisait flipper de voir les silhouettes fantomatiques- les vêtements au garde à vous. Une fausse Claire portant ses fringues, ses chemisiers délicats, ses pulls à forme variable… Une Claire sans épaisseur, agrandie par l’ombre, sans tête.

Te collait des frissons, cet ersatz dans la nuit

Elle se moquait de moi quand je lui racontais. Elle disait «allez, t’es plus un gosse. C’est les enfants qui s’inventent des monstres avec les ombres, c’est plus de ton âge. Et puis, moi tu m’as dans ton lit, tu sais bien que je suis pas un fantôme». Elle prenait ma main, la posait sur sa hanche. Je sentais alors sa chair pleine, l’os solide en dessous, et j’éprouvais une sorte de reconnaissance idiote: Claire était tellement en vie. Son souffle se mêlant au mien quand nous dormions, même sa façon de ronfler légerement, tout ça me rassurait.

Rapide investigation: aucune fringue portable sur le valet. En fait, ça me sert juste de point d’ancrage quand je rentre, histoire de pas éparpiller tout par terre. Du coup, ça fait comme une sorte de support artistique à linge sale.

Idée de happening: gens, plein, diverses origines et sexes, fournissant des valets de linge sale, des structures métalliques par dizaines, exposant des chemises froissées, des petites culottes souillées, des pantalons fatigués, le tout formant une partouze vestimentaire écœurante. Et l’odeur. Grandiose. Génial. Ben le Grand Artiste.

Ouvrir l’armoire. C’est un geste que je ne faisais plus: Claire choisissait toujours mes fringues quand je devais sortir. A l’appart, j’ai pour habitude de porter un vieux jeans, j’en ai trois ou quatre paire -des Levi’s, suffisamment usés que pour que je m’y sente bien- et mes t shirts de groupe de rock. Jamais pu me résoudre à m’en séparer. Même à quarante balais, ça me rappelle les concerts, les soirées qui n’en finissent plus, l’odeur des joints à l’arrière de la Renault de Paul, les filles qu’on culbutait comme ça, pour rien.

Surtout toi

Me souviens plus de leurs visages, ni de leurs prénoms, mais j’ai pas oublié certains détails. Une petite au cul flasque qui ne portait que des culottes toutes blanches en coton avec un petit nœud rose, des dessous de gamine alors qu’elle avait déjà plus de 20 ans. C’était pas à proprement parler un bon coup, mais je l’ai baisée quelques fois parce que son odeur me fascinait. Un mélange de sueur et de sucre, presque écœurant et pourtant on pouvait pas s’empêcher d’y fourrer les doigts et le nez et tout ce qu’on pouvait. Elle aimait pas particulièrement ça, complexée par ses kilos en trop, mais elle se laissait faire. Elle ne pouvait pas suffisamment lâcher prise pour jouir, mais je me fichais de son plaisir. Tout le mien était dans ma langue qui la fouillait, dans mes papilles saturées de son goût si particulier. Je me souviens lui avoir demandé de me donner une de ses culottes. Elle a refusé. Trouvant ça trop… Intime, dégueulasse? Elle m’en a jamais donné la raison. J’ai été un peu étonné quand j’ai appris par Paul quelques années plus tard qu’elle les revendait. Elle avait développé tout un réseau: elle monnayait ses culottes portées, pas lavées évidemment. Elle a payé une partie de ses études comme ça, ou en tous cas s’est accordé quelques extras qu’elle n’aurait pas pu s’offrir autrement. Les filles sont vraiment bizarres.

Ou des salopes.

Bref, j’hésite entre ma chemise bleue -va bien avec mes yeux, se froisse pas vite, portable avec tout- et une rouge avec un motif dans le dos -une horreur d’après Claire, une chemise de parrain de la mafia ou de Gypsy Kings- j’ai toujours eu très mauvais goût. Va pour la bleue. Avec mon pantalon gris, ça fera classique sérieux. Ou vieux. De toute façon, j’y vais pas pour emballer la gonzesse, juste pour faire l’écrivain content qu’on l’adapte au cinéma. Elle ne me plait pas: ça rendra les choses plus faciles. Emma. J’essaie de me représenter ses traits, je les ai déjà oubliés. Bien la preuve. Juste sa voix agaçante persiste.

J’enfile le tout, regard satisfait dans la glace. Retourne à la cuisine, me faire un café. La capsule mauve dans l’orifice. Portent tous un nom, mais je ne les retiens pas: uniquement les codes couleurs. Je serai bien emmerdé si j’étais aveugle. D’ailleurs, en parlant d’aveugle: Galeux? Toujours invisible ce con de chat. Une fenêtre est restée ouverte. J’espère qu’il s’est pas fait la malle. Comme Claire.

Tout le monde te quitte vieux, même un vieux chat handicapé. Ça dit à quel point t’es imbuvable. Pour ça que tu bois, tiens, ça doit faire vases communicants.

La sonnette. Lætitia. Elle porte un tailleur, d’une curieuse couleur.

Vert dégueulis

Vert olive pas fraiche. Ses cheveux sont tirés, elle s’est maquillée, et elle porte même des boucles d’oreilles. De petits anneaux d’or, tout ce qu’il y a de classique, mais c’est tellement incongru sur elle. Je ne crois pas l’avoir déjà vu porter un bijou.

«bonjour Benjamin, vous êtes prêt?»

«bonjour, je me fais un café, vous en voulez un?»

«pourquoi pas… en fait, Paul vous a dit 14 heures pour être sûr que vous soyez à l’heure, mais le rendez vous est à 15 heures. On a un peu de temps. Trente minutes au maximum pour rejoindre le bureau, même avec cette circulation, ça laisse de la marge.»

Je pensais qu’elle allait refuser: me voilà comme un con sur le palier.

Fais la entrer.

J’espère qu’elle regarde pas trop le désordre. Quoique qu’il n’y en a pas tant: juste la bouteille et le pack de jus. Des disques renversés. Ça doit être bien pire que ça les apparts de vieux célibataires.

Elle avance à pas menus, on dirait que la jupe très serrée de son tailleur la gêne. Je me demande bien pourquoi elle s’est fringuée comme ça.

Esclave de l’apparence, comme toi. Elle essaie de faire bonne impression sûrement. Consciente de l’enjeu, pour toi, pour Paul, elle veut faire le maximum pour que ça marche.

Me demande si tout ça n’est que de la conscience pro ou si elle s’envoie Paul. Ca expliquerait peut être encore mieux

Tu ramènes toujours tout au cul.

Évidemment, les gens peuvent avoir d’autres motivations. Mais moi, je fonctionne qu’à ça. Ou presque. Pour ça que je passe mon temps à séduire des femmes. Même pas juste pour coucher: quand j’étais avec Claire, il n’y a eu qu’elle dans mon lit. Imaginer les sauter, c’est déjà grandiose. Bien sûr, ça marche pas avec toutes. Mais parfois, suffit d’un détail, et paf! la fille est là, à genoux, et me suce. Ou bien c’est moi qui lui bouffe l’intimité.

Tu peux écrire "chatte", c’est pas un gros mot.

J’ai pas envie de me faire des potes, et d’étaler mes états d’âme, ou d’aller pisser dans des bars interlopes avec eux. Rien à foutre des amitiés viriles. Je suis devenu écrivain parce que c’est ce que je savais faire de mieux: et aussi parce que c’est comme ça que je potentialise ma séduction. Chaque fois que je croise une nana, je la scanne, je la scrute, et je m’imagine avec elle au lit. Écrire, c’est le moyen que j’ai trouvé pour canaliser ça. Et aussi pour m’en servir: les appâter, les impressionner…

Je ne vois pas pourquoi il faudrait faire mystère de ça. J’aime quand elles tombent amoureuses. J’aime quand elles sont prêtes à tout faire pour me garder. Quand leurs cuisses tremblent quand je les quitte. Quand je leur annonce que je ne les verrai plus. Puis quand je les rappelle, plus tard, quand elles ont bien fait couler le rimmel, qu’elles m’ont traité de connard plusieurs fois, mais qu’elles finissent sous mes coups de boutoir en levrette sur la moquette du salon. Durant les quatre ans passés avec Claire, ça m’a manqué tout ça. Le café finit de couler. Je replace une mèche de cheveu qui me tombe sur le front. Souris à Lætitia.

Je suis de retour aux affaires.