Ecrivain #8

Le début de l’histoire, ici

Attention, contenu explicite. Réservé à un public averti.

Lætitia tripote sa cuiller. Nerveusement je dirai: ses lèvres sont pincées, on voit juste le bout de ses incisives qui mordent la chair rose corail. Ça pourrait faire une bonne photo. Surement. Faudrait juste une petite mèche tombant au coin de sa bouche. Les jointures de ses doigts sont blanches à force d’être crispés. Je n’ai pas envie de la mettre plus à l’aise. Je crois que ça me plait: observer cette femelle comme un animal curieux, hors de son contexte. Être chez moi, boire un café. Dans ma cuisine. C’est totalement pas son domaine.

Ça t’excite un peu, avoue

Elle manque de chair pour être vraiment bandante, mais son désarroi, cette espèce de fragilité que je ne lui connais pas, ça pourrait presque me troubler.

«On ne devrait pas tarder… Ce serait bien qu’on soit un peu en avance, si Paul a des choses à vous dire non?»

Elle a du sentir mon regard glisser sur ses seins inexistants, et sur ses hanches moulées. Assise, sa jupe ne forme qu’un seul pli de chaque côté aux hanches, comme une flèche directionnelle.

Épilée ou pas? Arrête de penser cul. Tu dois être efficace.

«Oui, allons y. Le café était bon? Je devrais détartrer la machine, pas encore pris le temps, ça le rend plus amer»

Politesse de dandy: n’importe quoi. Le pornographe gentleman.

«Ça ne m’a pas gênée. Du tout. Ça se passera bien, vous verrez»

Étonnant: elle renverse les rôles. Alors que c’est elle qui a l’air stressée, elle me rassure. Stupide maternage éternel des femelles ou bien dérivatif à son propre état mental?

Cesse ces putains de questions. Go.

Je lui passe son manteau, l’aide à enfiler les manches. Elle a un grain de beauté sur la nuque, mais il n’en porte que le nom. Excroissance brunâtre et difforme, rien d’attirant à ça. Le genre de petit détail qui fait débander. Moi en tous cas.

Je referme la porte, met les clés en poche, suit Lætitia. Elle porte un parfum frais, genre citronné. Ça évoque la verveine et la sauge. Pas désagréable. Doit me rappeler des trucs. Je ne sais pas précisément quoi. Tant pis. Je replie difficilement mes longues jambes dans sa mini cooper. Sa voiture lui correspond pas. C’est plus un truc de nénette branchée ça. Pas de secrétaire blafarde et coincée.

«Cadeau de mon père. La voiture»

Intéressant. Y a donc un géniteur dispendieux pour sa progéniture fadasse.

Elle conduit prudemment, sans à coups: aisance. Les genoux dans le vide-poches ou quasi, ma position est inconfortable mais c’est agréable de se laisser piloter.

Claire aurait dit «t’adore être un gosse. Plus que tout. Tu refuses d’être adulte: un jour tu te réveilleras juste vieux et con».

Claire, son pragmatisme, son caractère de casse-couilles. Je me demande ce qu’elle fait en ce moment.

Pas penser à Claire. Effacer l’ardoise.

«On est arrivés. Ça ira, je vous assure»

Je dois vraiment avoir l’air flippé. Passer la porte de l’immeuble, monter au premier. Le couloir vient d’être repeint dans une de ces couleurs tendance. Taupe. A la fois neutre et pourtant pas impersonnel. Bon choix.

T’en arrives à commenter des couleurs de mur: azimuté le mec.

Paul est là, au téléphone. Je m’assois, ou plutôt m’avachis dans le canapé en cuir. Je comprenais pas qu’on puisse avoir un canapé dans son bureau. Hormis dans les films je veux dire. Pratique pour sauter sa secrétaire.

Ricane, mec.

J’ai cru à un caprice quand il l’a fait livrer. Un truc énorme, genre bateau, on tiendrait facile à quatre dedans, sans se toucher. Bleu électrique.

Mauvais goût: on aurait dit toi.

Forcément, on ne remarque que ça quand on pénètre dans la pièce. Tout le reste est assez sobre, bureau classique en chêne, armoires métalliques pour ranger les dossiers, classeurs gris apparents et bien alignés.

J’ai compris son utilité plus tard: souvent, de plus en plus, Paul passait des nuits au bureau. Ça a duré quelques mois. A peu près au moment où ça n’allait pas avec sa femme. Il était blindé de travail, passait des coups de fil à n’en plus finir, inlassablement envoyait des mails. Il a pris dix ans sur cette période. Maigri énormément.Son sourcil gauche levé à intervalles irréguliers, comme un tic nerveux.

Plus efficace que Dukan. Le régime Ducon au boulot.

Sais pas s’il bossait pour pas voir sa femme ou l’inverse. Une petite boulotte blonde, pas chiante pourtant. Il l’a engrossée quelques mois à peine après leur mariage- il aurait pas pu avant, je me demande même s’ils ont baisé pré-consentement devant le curé- et puis deux ans après. Fois deux. Elle gère la marmaille avec un sourire mou. L’est pas éclatante, mais efficace. Doit être reposant, ce genre de bonne femme. Est ce qu’elle a fini par lui peter les couilles sa blonde consensuelle? Ou bien le missionnaire deux fois semaines dans le noir c’était plus suffisant?

Tu délires, c’est parfois les femmes les plus fades qui sont les plus cochonnes au pieu: faut bien qu’elles se rattrapent quelque part. La reconnaissance éperdue d’avoir trouvé quelqu’un pour les remplir.

J’avais pas le temps de me poser ces questions. Correspondant à l’écriture de mon avant dernier bouquin, j’étais moi même dans une drôle de période. Rien n’allait vraiment comme je voulais: plus j’essayais d’orienter l’histoire, plus elle m’échappait. Les mots impossibles à aligner: la merde bien étalée de ma production journalière.

Par contre, Claire et moi on était au summum. On faisait l’amour à des fréquences record. Parfois, elle prétextait un rendez vous à l’extérieur, s’échappait de son travail et venait me retrouver à l’appart. Elle ne se déshabillait pas entièrement, se contentant de mettre sa poitrine à nu: déboutonner son chemisier, et sans dégrafer son soutien gorge, dégager ses jolis seins des bonnets. Elle profitait de ce que j’étais en tenue de travail-débraillé en somme- pour me mettre la main au paquet, m’ôter pantalon et boxer et elle me suçait. Parfois, l’envie de son petit sexe serré était plus forte, je relevais sa jupe, écartais sa culotte, et la prenais comme ça.

Chaude comme l’enfer.

Mais ça m’aidait pas à écrire: j’ai toujours pensé qu’on pouvait pas être bon sur tous les fronts: être un sacré baiseur faisait de moi un écrivain qui bande mou. Incapable de produire autre chose que de la bluette décousue, du easy reading de supermarché. J’aurais eu un utérus, j’aurais presque pu me lancer dans la chicklit. Je me détestais. J’en étais venu à haïr l’ordi, à haïr écrire, à maudire Paul. Il me mettait pas une pression dingue, mais il me faisait bien comprendre qu’il fallait pas trop tarder à sortir un truc.

«tu sais, un public ça se séduit, d’abord. Et puis faut continuer à flirter, si tu veux le garder. Ni trop proche, ni trop loin. Si tu laisses les gens trop longtemps en plan, ils se lasseront et passeront à autre chose. T’es pas encore assez connu que pour qu’on t’attende dix ans. Faut nourrir les gens»

t’as ajouté «les veaux» ça l’a pas fait rire.

Je voyais bien que quelque chose clochait avec Paul. Mais on n’a jamais étés fan des discussions de fond. En tous cas, on évite certains sujets: je sais qu’on pourrait se fâcher à mort si vraiment on mettait tout à plat. Me demande si quelque part, il me jalouse pas un peu. Je suis séduisant, créatif, j’ai de la répartie, je suis un mec brillant souvent: je couche absolument avec qui je veux quand j’ai décidé. Personne ne me résiste trop. Mon égo peut crever les plafonds, ça laisse pas indifférent. Je suppose que ce bon vieux Paul, malgré son profil de notaire mormon, doit bien nourrir quelques fantasmes de domination, de pouvoir et de sexe: choses qu’il est moins habile que moi à obtenir.

Le monde en deux catégories: les mecs comme moi, ceux comme Paul.

Moi entre abysses et pinacle, parfois aussi peu sûr de moi qu’un ado, parfois diaboliquement tellement supérieur aux autres. Entre mépris d’eux, et de moi. Je m’insupporte autant que je m’adule. Les tièdes comme Paul, les mecs qui veulent juste être heureux, avec leurs petits moyens imbéciles et leur peu d’envergure, pourront jamais en tâter. De ce vertigineux écart.

Ce canapé est vraiment un piège infernal. Mes lombaires ont trouvé leur place, me disent merci. Paul raccroche enfin: me jette un regard, style rayon X. Son sourire traduit: «ça va, il a l’air clean, et est habillé correctement».

A regret, je fais un gros effort de volonté, contracte mes cuisses et appuyant sur mes mains, me relève. Debout, je lui rends vingt bon centimètres. Nous, une drôle de paire quand on est côte à côte.

«Lætitia a bu un café. Chez moi »

Pourquoi je dis ça, bordel? Quel intérêt?

J’ai pas le temps de me poser plus de questions. On frappe à la porte:

« Mademoiselle Saulnier est là. »

Dans un tailleur pantalon gris, cheveux relevés en un chignon strict, mais avec une curieuse écharpe en laine turquoise et fushia, Emma salue Paul.

A suivre