Photo

Poupée. C’est cette petite fille sur la photo. Assise sur un tas de pavés, devant une maison anonyme, peuplier trouant un ciel bleu, un jeans déchiré au genou, sûrement un vestige d’une chute récente. Un improbable gilet en mouton, des cheveux blonds tranchant avec la casquette rouge enfoncée jusqu’aux yeux. Un sourire léger, presque figé. La pellicule l’a gardé comme ça. Hésitant. Elle doit avoir quatre ou cinq ans.
Cette petite fille c’est moi.
Adulte ou pas loin, photo entre les mains on se sent si étranger à soi parfois. Retomber par hasard sur des clichés et se refaire le film. C’est bien pour ça qu’on prend des photos, non? Fixer un moment, pour s’en rappeler plus tard. Le réinterpréter, le re-convoquer.

Dans ce petit rectangle mat, beaucoup verraient simplement le plaisir d’être prise en photo, la clarté d’une jolie journée de printemps ensoleillée, la fragilité de l’enfance, un moment rare et précieux capturé, une intimité entre le photographe et son modèle. Peut être son père qui profiterait d’une pause dans les travaux qu’il effectue aux abords de la maison pour fixer ce moment entre eux. Peut être qu’en allant chercher l’appareil photo, il se serait servi dans le frigo une bière en bouteille pour lui, ruisselante de condensation, qu’il prendrait plaisir à poser sur son front pour se rafraîchir quelques instants avant de la décapsuler et d’en boire une gorgée au frais, dans la cuisine. Il aurait ramené un jus d’orange à la gamine -celui avec la pulpe parce que c’est celui qu’elle préfère. Elle aime quand les morceaux viennent à buter contre ses dents quand elle arrive à bout du liquide. Sa langue ausculte les parois du verre, dans l’espoir qu’il en reste.
Ça aurait pu.
C’est un joli bout d’humanité rêvée: partir loin avec les pixels, quand on n’a plus de souvenirs, ou qu’on en voudrait d’autres restent les histoires à inventer. La réalité s’écrit autrement.
Mes parents ne m’ont jamais vraiment manqué: l’idée de parents, oui. Un père présent et solide. Une mère aimante, autrement que dans la déchirure. J’ai le fantasme récurrent de pouvoir avoir avec eux une relation normale: râler parce qu’il faut aller chercher un cadeau de fêtes des mères, lui offrir des fleurs, je n’ai même aucune idée de celles qu’elle préfère, si j’avais une mère j’adorerais qu’elle aime les freesias comme moi je peux les aimer. Je passerais en coup de vent chez elle, picorerais un baiser sur sa joue, me ferais gronder parce que ça fait longtemps que je ne l’ai pas appelée, et que mon fils a grandi trop vite, que j’ai pris du poids ou en ai perdu, que je ne dors pas assez et pourquoi  suis je toujours en retard… Toutes ces minutes absurdement normales que je ne connais pas, les soupirs résignés et les moments jolis un peu suspendus. J’envie ceux qui savent, ceux qui ont.
Je n’ai pas besoin de photos pour me souvenir des yeux de ma mère: il suffit que je jette un œil au miroir. Même forme, même couleur, jusqu’à la pointe or dans l’iris gauche, détail infime qui nous lie. Les yeux de ma mère me sont douloureux parce que ce sont aussi les miens, que j’y vois tout ce qu’on ne dit pas, ce pourquoi nous n’avons jamais eu cette relation terriblement banale et extraordinaire qui existe entre une mère et sa fille. Les yeux de ma  mère portent tant d’histoires avortées, de silences, de crevures de baudruches sentimentales. Des lacs bleus aux reflets-regrets.

Je sais pourquoi j’ai autant de mal aujourd’hui encore à entendre mon prénom: d’aussi loin que je me souvienne, on m’en a toujours donné d’autres. Des avatars filés en douce ou d’autorité, à se démultiplier à l’infini. Sandrine s’efface derrière poupée, prune, didi, tantine, Sand.  Cette façon de se détacher d’une seule identité, de ne jamais être tout à fait la même, a sans doute commencé comme ça. Je n’arrive jamais tout à fait à être entière : j’offre un bout de personnalité différente à chaque support, les rares êtres qui ont accès à plusieurs facettes en sont déroutés. Mais je ne sais pas fonctionner autrement, habituée à lisser, accentuer, fondre ou trancher.
Sur cette photo, je suis poupée, la petite fille dont le papa vient de s’en aller.
Le photographe, le faiseur d’image aurait pu en tenir le rôle.
Poupée est sa belle-fille. Il n’est pas bien difficile de l’aimer. D’ailleurs, elle fait tout pour: elle sourit de toutes ses forces, presque à en pleurer. Elle reste dans un coin, sans bouger, comme un petit animal tout doux, tellement doux et tranquille. Souvent, il pose la main sur ses cheveux blonds, juste comme ça. C’est soyeux. Rien n’est anguleux chez elle. Poupée sait déjà que pour grandir sans trop d’encombres elle devra se modeler. Le poing un peu serré déjà comme une prémonition. Si sage, si raisonnable.
Étrange de parler de soi à la troisième personne. La photo a ce pouvoir absurde de vous dissocier de vous, en même temps qu’il fait remonter un tas d’émotions enfouies.
C’est une belle composition. Les couleurs qui se rehaussent les unes les autres, l’or des cheveux, le carmin de la casquette, le rose poudré des joues, la lèvre un peu boudeuse même dans le sourire. Rien de tout cela ne laisse entrevoir ce qu’on n’aime pas montrer. Je passe sous silences des choses qui devraient être écrites. Sans doute ma plus grande pudeur réside-t-elle là.  M’évader là où les larmes n’existent pas, même si l’on n’a personne où aller. Je sais combien il est fou de penser à quel point j’ai développé très tôt des parades pour me protéger. Que ces embryons de carapace de Poupée, qui ont épaissi avec le temps, accumulation de couches diverses, plus dure que la corne, je les traîne toujours. Plus de vingt ans après. Il faut entrevoir la vérité, derrière la photo. Le clair obscur, la nuance.

3 commentaires sur “Photo

  1. Bim ! En pleine face ! C’est tout simplement très beau. Merci de dérouler, aussi bien, tes mots. Ils s’enchaînent dans une telle mélodie, que ça prend là.

  2. dr coq dit :

    Sandrine, elle t’appela, qui sent bon le sable chaud…d’aucunes sont nommées Cendrine, d’autre connotation.

  3. Le blog comme thérapie. Ou est-ce une fiction ? Qu’importe, plein de vérités dans ce joli texte…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s