Contenu explicite. Réservé à un public majeur et averti
Me foutre au pieu. J’en peux plus, il est temps que je récupère un peu. Même quelques heures de mauvais sommeil, même troublées par les cauchemars incessants, ça vaudra mieux que rester à tourner en rond entre fauteuil et télé éteinte. Les draps sont tièdes, de cette chaleur moche qui colle à tout, je déteste ça. Mais j’ai pas de courage assez en stock pour me trainer jusqu’à la douche, tant pis. Mes aisselles ruissellent, mon front aussi, sous mes reins le coton s’humidifie. Penser à installer une clim’ dans cet appart. Ou le quitter: déménager me semblait pas une option, mais avec le fric du film… Peut être que je pourrais aller ailleurs? Un autre quartier, je rêve d’un loft -truc de hipster dirait Claire.
Le film… Je me demande ce qu’elle va en faire, cette Emma. Elle a pas rappelé, depuis l’autre jour. “Vous savez Benjamin, ce film est très important pour moi. C’est presque un quitte ou double. On va engloutir pas mal d’argent dans ce projet et j’aimerai vraiment m’assurer de votre coopération. “ C’est très exactement ses mots. Pour une qui tient tant que ça à adapter mon foutu bouquin, je la trouve pas très insistante. Ça fait quoi? Quatre, cinq jours? Une semaine? Quel jour est on déjà?
Arrêter l’alcool. Dormir. Moins fumer. Moins baiser.
Faut que je retrouve un peu de contrôle là: si je fais le compte des derniers jours, j’ai baisé la gosse, je suis embrigadé dans une drôle d’histoire avec la nana des mails -peut être une folle dingue, mais dieu quelle poitrine- mon meilleur ami est à l’hosto, Claire est une conne, j’ai perdu mon chat … Et j’ai pas écrit grand chose. Notons que maintenant c’est pas Paul qui va m’engueuler.
Le con cynique, ton meilleur rôle. Un jour t’auras du respect pour les gens. Quand ce sera trop tard, qu’ils t’auront tous quitté. C’est sans doute ça qui t’empêche d’avoir de la considération pour eux: qu’ils t’aiment. Tellement tu te détestes, tu penses que quelqu’un qui ressent de l’affection pour toi est forcément un être méprisable. Tu baignes dans ta propre merde.
Je résiste à l’envie de me lever, me servir un verre. Me noyer dans l’alcool, là… Saturer mon cerveau des molécules chimiques, n’être plus qu’éthanol, cotonneux, mou, incapable d’articuler. Fermer les yeux. J’enfonce mes épaules dans le matelas, imagine des poids sur mes hanches, sur mes genoux, sur mes chevilles. Je veux pas. Pour une fois, rester sobre.
Duraille.
Quand je bois pas, j’ai l’esprit trop clair, et ça me donne envie de chialer. Les mecs pleurent pas. Les mecs conduisent de grosses bagnoles, font des boulots intéressants, ont des femmes, des enfants, des chiens, des potes. Ils construisent des trucs: une étagère de cuisine, une vie, une famille. Après ils vous invitent à des barbecues sur des pelouses trop vertes, la bière qu’ils vous tendent perle d’humidité comme l’entrejambe de leurs filles, adolescentes parfaites aux seins érigés en système, vous pouvez pas fantasmer dessus, c’est mal mais tout le monde le fait. Je suis sûr qu’elle le savent aussi: elles apprennent très tôt à perdre leur bretelle de soutif sur l’épaule, ça n’a pas quinze ans et ça vous lance des regards par en dessous, ça sent déjà la bite et la crevure, on devrait pas les laisser dehors les petites nanas de quinze ans. On devrait les enfermer, bien serrées, des sardines aux teints clairs jusqu’à leurs trente et quelques. Rendues inoffensives, parquées, leurs chattes odorantes et leurs nuques, et leurs bras et leurs cuisses, jusqu’à maturité. Là elles sont moins dangereuses, elles deviennent des femmes tristes à la peau déjà usée, mais des femmes qu’on peut baiser.
Et c’est justement parce qu’on peut les baiser qu’elles sont dégoutantes. Faut leur promettre des maisons, et des étagères de cuisine, et des barbecues, et le grand cirque recommence. Elles se vengent sur vous de ne plus être des adolescentes, d’avoir déjà trop pleuré pour des connards, elles vous tendent les lèvres avec toute l’amertume dont elles sont capables. Elles écorchent le plaisir sur tous les tons. Oh, bien sûr, elles savent un peu mieux sucer que les ados. Parfois à peine. Elles savent prendre les poses qu’il faut, tendre leurs reins. Anatomie esthétique de la baise moderne: les trentenaires en ont tous les codes. Gavées de porno, de gonzo, de double pénétration, de sextoys, elles en maitrisent tous les éléments de langage, en cliniciennes parfaitement rompues aux codes. Elles ont moins de réticences à vous ouvrir leurs culs: elles savent mieux que quiconque que passé un certain âge, même le sexe n’est plus un attrait suffisant. Elles ont conscience – la conscience douloureuse- qu’elles ne sont plus que des fantômes du désir qu’on a eu pour elles, quand elles étaient ces gosses inaccessibles. Le temps leur est compté: leur date de péremption approche. Après, on les baisera uniquement par nécessité, désœuvrement ou pitié. On les baisera parce qu’il n’est plus temps, parce que le soleil est ras. On les baisera parce que le cul n’est plus une consolation suffisante. On les baisera parce qu’on les aura épousées.
Alors elles crient, elles prennent, elles jouissent moitié pleurant. Elles repensent à comment elles étaient avant quand leurs tétons pointaient sous des tshirts mickey, quand l’ombre sous leur short nous rendaient la queue suintante. Elles serrent les poings et se disent qu’elles ne savaient pas en profiter alors, de leur corps si fermes, de leur sensualité débordante. Si on leur filait leurs corps de quinze ans, avec leurs expériences d’aujourd’hui, elles seraient l’acmé d’elles-mêmes. C’est ça qui les rend tristes, provocantes et laides. Bien sûr qu’on a encore envie de les baiser, de les pourfendre et de les salir, mais plus pareil.
Julie a en elle encore de cet air de gosse qui me la rend si jouissive. C’est une femme, elle en a toutes les caractéristiques, mais elle a encore un peu d’innocence agressive, elle est encore ce faon qui titube mal assuré sur ses guibolles. Ce puissant attrait sexuel du début. Encore heureux pour moi, Paul n’a que des garçons. J’aurais eu du mal à composer, dans trois quatre ans, avec la peau où le duvet blondit sous le soleil de sa fille. Du mal à dissimuler mes érections, entre chien et loup, pendant que Paul fait griller des steaks, qu’elle fredonne une mélodie trop sirupeuse, que sa bouche s’entr’ouvre sur des petites dents brillantes. Paul n’a fait que des garçons. Je me demande où ils sont, les gamins. Peut être chez leur tante.
Putain, je dors toujours pas: Faut que j’arrête de mouliner. Y a une zébrure sur le plafond, que j’avais pas encore remarquée. Je vais, je veux déménager. Il est deux heures quarante deux. Trop tôt, ou trop tard pour appeler qui que ce soit. Pareil que pour sortir, et puis de toute façon mon corps ne voudrait pas. Je sais qu’il y a une bouteille de Jack dans le panier à linge sale. Je l’ai vue en y jetant mon slip. Aucune foutue idée de pourquoi elle est là.
Sans doute tu l’as planquée, vieux réflexe de soulard, en pensant que Claire était toujours là.
Résister.
Pour quoi au juste? Qu’est ce qui t’empêche de te bourrer la gueule encore une fois? Ta morale? Tu délires sur des gamines et tu penses invoquer la morale?
Et merde. Je me lève, mon dos gémit, vieille carcasse brinquebalante, je suis que l’ombre de moi et encore, c’est trop cher payé. Je dévisse le bourbon, il coule au fond de ma gorge, inonde l’œsophage, se répand dans les tripes, volutes brulantes qui caressent mes muqueuses, les violent. L’alcool coule sur mon menton, le sucre colle sur ma gorge. Rien à fiche. Je veux boire, à en vomir, à en crever. Si j’étais un peu moins con, un peu moins salaud, un peu plus courageux, je me serais déjà tiré une balle. J’ai pas même cette politesse là: débarrasser le monde de ma puanteur. De mon incapacité à les comprendre.
Les gens à vous parler de bonheur comme si c’était tout ce vers quoi on devrait tendre. Le bas de ticket de caisse, avec inscrit bonheur en lettres capitales. Moi je les ai jamais gardé ces tickets. Je les chiffonne, ils se grisent, se déchirent, finissent au caniveau. Les additions je les oublie. C’est mieux ainsi. J’ai trop de dettes pour ne pas vouloir en garder les traces. Je ne fuis pas le bonheur, je préfère le traîner dans la boue avant de croire qu’il existe.
Clap Clap, encore un peu, on verserait une larme. Les tirades du pochtron, en vélin cent soixante grammes, douze cent feuillets imprimés de tes lamentations verbeuses.
Ta gueule, Ben.
Boire. J’ai la nausée, j’attrape le panier à linge, presque trop tard : une bile verte se répand sur mes chemises en boule. L’aigre pique ma gorge, je suis tellement mal et con et vieux et pourri que j’arrive pas même à me torcher.
Je me redresse, titube jusqu’au salon. La porte-fenêtre est ouverte. Besoin d’air frais, je zigzague jusqu’à elle, manque de me casser la gueule plusieurs fois, quand enfin ma paume rencontre le chambranle. Le balcon est hyper étroit, le garde-fou s’imprime dans mes hanches, je suis pris d’un vertige, un craquement retentit, je m’en fous, l’air plus frais explose dans mon crâne comme des petites bulles de limonade, ça craque encore, je me sens basculer en avant, …
Oh putain….
A suivre…






